Mojo Buford

Le Maître de l'Harmonica Chicago Blues.

1/1/2026

Le Souffle du Nord : La Légende de George "Mojo" Buford, l'Harmonica de Muddy Waters

Des Champs de Coton à la Windy City : Genèse d'un Bluesman

Dans la grande, la vaste et tumultueuse fresque du Chicago Blues, l'histoire a tendance à retenir les noms qui brillent comme des néons sur Beale Street. On vénère les rois, les "Kings" (B.B., Albert, Freddie), on déifie les pères fondateurs comme Muddy Waters ou Howlin' Wolf. Mais quiconque a déjà traîné ses guêtres dans un club de blues enfumé, une bière tiède à la main, sait que l'édifice ne tient pas par la seule grâce des frontmen. Il repose sur des fondations en béton armé, coulées par des musiciens de l'ombre, des artisans du groove sans qui le son du blues électrique tel que nous le connaissons n'aurait pas la même saveur, ni la même morsure.

George "Mojo" Buford appartient à cette seconde catégorie. Celle des géants discrets, souvent qualifiés de "sidemen", un terme qui semble bien réducteur pour un homme dont le souffle a propulsé la machine Muddy Waters à travers quatre décennies différentes.

Harmoniciste au style "marécageux" (swampy) et puissant, chanteur à la voix rocailleuse capable de faire trembler les verres sur le comptoir, Buford détient un record unique dans l'histoire de la musique noire américaine : il est le seul à avoir été rappelé inlassablement par Muddy Waters pour tenir l'harmonica, le siège le plus brûlant du blues. Mais réduire Buford à son rôle d'accompagnateur serait une erreur historique majeure. De ses débuts dans la poussière du Mississippi à son règne absolu sur la scène improbable de Minneapolis, voici l'histoire d'un homme qui a transformé un petit instrument de poche en une extension de son âme.

L'Appel du Nord et la Jungle de Chicago

Le jeune George se retrouve plongé dans ce creuset. Il arpente Beale Street, s'imprègne des sons naissants de B.B. King, mais c'est un autre magicien qui capture son imagination : Little Walter. À cette époque, Walter Jacobs est en train de redéfinir les lois de la physique pour l'harmonica, le faisant passer d'instrument d'accompagnement folklorique à un instrument soliste capable de rivaliser avec les saxophones et les guitares.

Buford ne se contente pas d'écouter ; il étudie. Il développe son oreille dans les "house parties" et les "fish fries" (ces fêtes locales où l'on frit du poisson-chat en écoutant de la musique). C'est là, dans la chaleur moite des soirées du Sud, qu'il gagne ses premiers cachets — cinq dollars pour son premier concert à Holly Springs. Une somme dérisoire aujourd'hui, mais qui, à l'époque, validait un statut : celui de musicien professionnel.

Pour comprendre le son de Mojo Buford, il faut revenir à la terre. L'histoire de George Carter Buford Jr. commence le 10 novembre 1929 à Hernando, dans le Mississippi. Nous sommes au cœur du Delta, là où le blues n'est pas un style musical, mais une condition de vie. Comme beaucoup de ses contemporains nés avant la guerre, il grandit dans une atmosphère rurale, ségréguée et difficile, où la musique agit comme une échappatoire, une forme de communion et de survie spirituelle.

Cependant, le destin de George bascule véritablement lors du déménagement de sa famille à Memphis, Tennessee, alors qu'il a environ 14 ans. Memphis, dans les années 40, est un chaudron bouillonnant. C'est le carrefour des influences, le point de friction entre le blues rural acoustique et les prémices de l'électricité urbaine.

L'Ombre et la Lumière : Les Années Muddy Waters

Une Fidélité à Toute Épreuve

Comme une loi naturelle, l'appel du Nord finit par se faire sentir. En 1954, Buford rejoint la "Grande Migration" afro-américaine. Il quitte le Sud pour Chicago, la Terre Promise, la Mecque du blues électrique.

Arriver à Chicago en 1954 pour un harmoniciste, c'est comme arriver à Hollywood pour un acteur aujourd'hui : la concurrence est féroce, impitoyable. La ville regorge de talents. Dans chaque club du South Side, au 708 Club ou au Checkerboard, des légendes vivantes croisent le fer. Dans cette jungle urbaine, George ne tarde pourtant pas à se faire un nom. Il s'associe avec le batteur Sam Burden et le guitariste Dave Members (qui deviendra célèbre sous le nom de Dave Myers au sein des Aces). Ensemble, ils forment "The Savage Boys".

Le nom du groupe n'est pas anodin. "Savage" évoque une énergie brute, une volonté d'en découdre. Ce trio possède une cohésion rythmique telle qu'il finit par attirer l'attention du patriarche du Chicago Blues lui-même : Muddy Waters.

L'anecdote est savoureuse et témoigne du talent mimétique de Buford : Muddy est si impressionné par leur capacité à reproduire son propre son, ce Chicago Sound lourd et lent, qu'il les engage comme "The Muddy Waters Jr. Band". Le concept marketing est brillant : lorsque le grand Muddy part en tournée nationale ou internationale, Buford et son groupe tiennent la résidence dans les clubs locaux de Chicago, comme le célèbre Smitty’s Corner. Ils gardent la place au chaud, le public en haleine et l'argent dans la caisse. C'est le début d'une relation professionnelle et artistique quasi filiale qui durera toute une vie.

La carrière de Buford est indissociable de celle de McKinley Morganfield, alias Muddy Waters. Il intègre officiellement le groupe principal en 1959. Le contexte est crucial : il remplace George "Harmonica" Smith, qui avait lui-même la lourde tâche de succéder à Little Walter, puis à Junior Wells et Big Walter Horton.

Soyons clairs : le poste d'harmoniciste chez Muddy Waters est probablement le siège le plus éjectable et le plus exigeant de toute l'histoire du blues. Succéder à Little Walter, c'est comme essayer de remplacer Jimi Hendrix à la guitare. Cela exige non seulement une technique irréprochable, mais une présence sonore, un charisme et un volume capables de rivaliser avec l'amplification croissante des guitares électriques qui commençaient à saturer l'espace sonore.

Buford relève le défi, mais à sa manière. Là où Little Walter était un innovateur pyrotechnique et James Cotton une bête de scène hyperactive, Buford impose un style différent. Son approche est moins axée sur la virtuosité rapide que sur une expression "terreuse", profonde, puissante et non polie. Il comprend que son rôle, aux côtés de Muddy, est de fournir une assise, un "tapis" sonore dense.

Il utilise l'harmonica comme une section de cuivres à lui seul, jouant des riffs répétitifs et hypnotiques qui verrouillent le groove. C'est ce qu'on appelle le jeu "in the pocket".

La Naissance de "Mojo" : L'Exil à Minneapolis

Leur collaboration se déroulera en plusieurs actes, comme les chapitres d'un roman, témoignant de la fidélité et de la confiance mutuelle entre les deux hommes :

  1. 1959-1962 : La Première Ère. C'est la période classique à Chicago. Buford apprend à maîtriser la dynamique du groupe, à savoir quand souffler et, surtout, quand se taire pour laisser la voix de Muddy dominer.

  2. 1967-1968 : Le Retour Triomphal. Buford revient pour remplacer le légendaire James Cotton qui part pour sa carrière solo. Cette période est cruciale car elle correspond à l'explosion du blues boom en Europe. Buford participe à des tournées internationales (Europe, Australie, Canada) qui l'exposent à un public blanc, international, avide d'authenticité.

  3. Début des années 70 : L'Ère Rock. Il remplace Jerry Portnoy et participe à des moments clés, comme l'ouverture des concerts pour les Rolling Stones. C'est à cette époque qu'il brille sur l'album live Paris, 1972. Sur cet enregistrement, on peut entendre toute la finesse de son jeu. Il alterne entre l'harmonica diatonique (pour le blues rugueux) et l'harmonica chromatique (plus complexe, qu'il utilise pour créer des textures riches, presque jazzy, derrière les arrangements lents).

  4. 1980-1983 : Le Dernier Voyage. Il rejoint Muddy pour la dernière fois, restant à ses côtés jusqu'à la dissolution du groupe et la mort du maître. Il est présent lors de la mythique session au Checkerboard Lounge avec les Rolling Stones en 1981. Sur les vidéos de cette soirée, on voit un Buford imperturbable, assurant l'authenticité blues face à un Mick Jagger survolté. Il est le gardien du temple, rappelant par son jeu que le blues n'est pas un déguisement, mais une essence.

Comme le notait le producteur et harmoniciste Bob Corritore, Buford était un maître sous-estimé de l'harmonica chromatique. C'est un instrument difficile à dompter dans le blues, souvent trop "propre". Buford savait le salir juste ce qu'il fallait pour qu'il pleure correctement.

L'Architecte d'une Scène

Si Chicago a formé l'homme, c'est Minneapolis qui a couronné le roi.

En 1962, une lassitude s'installe. Les tournées sont harassantes, les revenus sont maigres (environ 100 $ par semaine, une somme qui permet à peine de vivre décemment). Buford, lors d'un passage au Loon Club, repère quelque chose d'inhabituel : une scène blues en plein essor dans les Twin Cities (Minneapolis-Saint Paul), loin, très loin des circuits habituels.

Il prend une décision audacieuse : quitter l'épicentre du blues pour s'installer dans le grand Nord. C'est là, dans des établissements comme le Mattie’s Barbecue ou le Madison BBQ, que George Buford devient officiellement "Mojo" Buford.

Pourquoi Mojo ? Parce que le public local, majoritairement blanc et étudiant, est affamé de blues authentique. Ils lui réclament inlassablement sa version du standard de Preston Foster (popularisé par Muddy), "Got My Mojo Working". La légende raconte qu'il devait parfois la jouer trois ou quatre fois par soir ! Le surnom est resté, collant à sa peau comme le surnom "Muddy" collait à McKinley Morganfield.

Une Discographie Riche et Méconnue : Les Trésors Cachés

L'impact de Mojo Buford sur la scène du Minnesota est incalculable. Il ne s'est pas contenté d'y jouer ; il a agi comme un catalyseur. Sa présence a légitimé la ville comme destination blues. Il a attiré d'autres talents de Chicago, comme le pianiste Lazy Bill Lucas et le guitariste Sonny Rodgers, créant une diaspora du Chicago Blues dans le Nord.

Il est devenu le "parrain" de la scène locale, le mentor bienveillant mais exigeant. Il a prouvé que le blues pouvait prospérer loin du Delta et du South Side, pour peu qu'on y mette le cœur. Il a formé des générations de musiciens locaux, leur apprenant non seulement les notes, mais l'attitude, le respect du public et la gestion du "stage time".

La Renaissance des Années 90

Si son travail avec Muddy Waters est documenté dans les livres d'histoire, la carrière solo de Mojo Buford regorge de pépites qui méritent d'être redécouvertes. Il faut fouiller, chercher, mais la récompense est au bout du sillon.

Son premier album solo, The Exciting Harmonica Sound of Mojo Buford (1964), capture l'énergie brute de ses débuts dans le Minnesota. C'est du blues sans filtre, direct, joué pour faire danser.

Il existe une anecdote savoureuse, typique des magouilles de l'industrie musicale de l'époque, concernant un album sorti chez Vernon Records intitulé Ray Charles / On Stage At The Palladium. Les acheteurs, pensant acquérir un live du Genius, se sont retrouvés face à une publicité mensongère éhontée : le disque ne contenait que deux titres de Ray Charles ! Tout le reste de la face était assuré par "Mo Jo & The Mo Jo Chi Fours". Si c'était une arnaque pour les fans de soul, c'est aujourd'hui un Graal pour les collectionneurs de blues. Car ce qui s'y cache, ce sont des prestations exceptionnelles de Buford, capturées à une époque où il était au sommet de sa puissance physique.

La Connexion Européenne et le Crépuscule d'un Géant

Dans les années 90, alors que le blues connaît un revival mondial, Buford vit une renaissance discographique grâce au label local Blue Loon Records. Des albums comme Harpslinger (1993) et Still Blowin' Strong (1996) montrent un musicien qui a mûri. Sa voix est plus profonde, son jeu d'harmonica plus économique mais plus incisif. Il compose des titres originaux percutants comme "Champagne & Reefer" (hommage à Muddy) ou reprend "Early One Morning" avec une mélancolie nouvelle.

Mais le sommet artistique est sans doute atteint avec l'album State of the Blues Harp (enregistré en 1989, sorti plus tard). Enregistré à Londres pour le label JSP, c'est un disque "live en studio". Pas de surproduction, pas d'effets inutiles. L'album capture l'essence du Chicago Blues : un son "au bord du précipice", dangereux, excitant, où Mojo dirige son groupe avec une autorité naturelle. La distorsion de son micro "Green Bullet" est parfaite, crasseuse à souhait.

Il faut également mentionner ses enregistrements perdus de 1969, finalement publiés en 2020 sous le titre Mojo Workin'. Ces sessions sont fascinantes : réalisées avec des musiciens locaux de Minneapolis comme Lonnie Knight, elles devaient initialement fusionner le blues avec le rock psychédélique naissant. Cela témoigne de l'incroyable ouverture d'esprit de Buford, qui ne voyait pas le blues comme une pièce de musée, mais comme une matière vivante.

L'Héritage : La Clé de Voûte du Blues

Pourquoi parler de Mojo Buford aujourd'hui, en 2026 ? Pourquoi écrire ces mots sur un homme qui a passé sa vie à côté du projecteur principal ?

Parce que Mojo incarne l'essence même du "bluesman ouvrier". Celui qui sert la musique avant de servir son ego. Il a été intronisé au Minnesota Blues Hall of Fame à plusieurs reprises, mais sa récompense est ailleurs.

Son style n'était pas fait de notes superflues. Il jouait ce qu'il fallait, là où il fallait, avec une sonorité "grasse" et une attaque franche qui pouvait traverser n'importe quel mix. Il était aussi un passeur, aidant des musiciens comme Bob Margolin à intégrer le groupe de Muddy Waters, assurant la transmission du savoir.

Pour conclure, on pourrait comparer l'histoire du Chicago Blues à une grande arche de pierre ancienne. On admire souvent les pierres ornées, celles qui sont sculptées et visibles de loin : ce sont Muddy Waters, B.B. King, Buddy Guy. On admire les piliers massifs qui soutiennent le tout : ce sont Little Walter ou Otis Spann. Mais il y a la clé de voûte. Cette pierre centrale, souvent plus discrète, placée au sommet. C'est elle qui maintient la structure ensemble grâce à la pression qu'elle exerce. Elle relie le côté gauche (le passé, le Delta) au côté droit (le présent, le Nord, l'électrique). Sans elle, l'édifice s'effondre sous le poids de sa propre histoire.

George "Mojo" Buford était cette clé de voûte. Il a fait le lien entre les époques, entre les géographies (Sud, Chicago, Minneapolis), et entre les générations. Sans Mojo, le pont entre le blues des années 50 et celui du nouveau millénaire aurait été bien plus fragile.

Alors ce soir, mettez un vinyle, peut-être State of the Blues Harp. Montez le volume. Et écoutez ce souffle. Ce n'est pas juste de l'air dans du métal. C'est le souffle du Nord. C'est la vie de George Buford.

Repose en paix, Mojo. Ton harmonica résonne encore.

Mojo Buford était un voyageur infatigable. L'Europe, et tout particulièrement la Suisse et la France, lui a offert un accueil chaleureux qu'il ne trouvait pas toujours aux États-Unis. Là-bas, il était traité comme une royauté. Il a tissé des liens étroits avec la Suisse, collaborant fréquemment avec le groupe "The Donkey Biters".

Buford tenait en très haute estime leur guitariste, Benno Rupp, qu'il appelait affectueusement "Mister Dangerous". Le compliment n'était pas léger : Mojo affirmait même que Rupp était l'un des meilleurs guitaristes avec qui il ait jamais joué, incluant dans la comparaison les légendes du groupe de Muddy Waters. Cela montre l'humilité de Mojo : peu importe d'où tu viens, si tu as le "feeling", tu es un frère de blues.

Jusqu'à la fin de sa vie, Mojo a continué à souffler. C'était sa respiration, sa raison d'être. Même après une opération cardiaque majeure, et résidant dans une maison de retraite au nord de Minneapolis, il restait actif. Sa dernière performance publique notable eut lieu en juillet 2011 au Yoshi’s de San Francisco. Une réunion émouvante, presque un adieu, avec Hubert Sumlin (le guitariste de Howlin' Wolf) et James Cotton. Trois survivants de l'âge d'or, partageant la scène une dernière fois.

Mojo Buford s'est éteint le 11 octobre 2011 à l'hôpital de Minneapolis, à l'âge de 81 ans, des suites de complications cardiaques. Sa disparition a eu une résonance terrible : survenant la même année que celles de Pinetop Perkins et Willie "Big Eyes" Smith, elle a marqué la fin définitive, irrévocable, d'une ère. Le band de Muddy Waters s'était reformé, mais cette fois-ci, de l'autre côté.

Discographie Sélective pour découvrir Mojo Buford

Pour ceux qui veulent aller plus loin que la lecture et ressentir la vibration :

  • The Exciting Harmonica Sound of Mojo Buford (1964) : L'innocence et la puissance des débuts.

  • Mojo Buford's Chicago Blues Summit (1979) : La maturité et la maîtrise du style Chicago.

  • State of the Blues Harp (1989/1998) : L'Incontournable. Si vous ne devez en écouter qu'un, c'est celui-là. La quintessence de son style.

  • Harpslinger (1993) : L'album de la renaissance chez Blue Loon.

  • Still Blowin' Strong (1996) : Un témoignage de sa longévité et de sa force intacte.

  • Champagne & Reefer (Live) (1999) : Pour capturer l'ambiance live, là où Mojo excellait vraiment.

Article rédigé avec passion et respect pour la mémoire des anciens.